CHAPITRE XI

 

Étant sorti très tôt le lendemain matin, je regagnai l’hôtel en fin de matinée pour trouver Ellie en compagnie d’une grande jeune femme blonde. À la manière dont elles s’entretenaient et riaient, je compris leur joie de s’être retrouvées. Mr. Lippincott avait raison, Greta était très belle et je ne doutai pas que les hommes se retournassent sur son passage. Ses cheveux couleur de lin s’enroulaient sur le sommet de sa tête en un chignon flatteur et je devais bien admettre qu’avec ses yeux bleu clair et sa silhouette aux lignes parfaites, Miss Andersen était quelqu’un !

Je m’approchai des deux femmes en cherchant à dominer la gêne qui me paralysait.

— Mike ! Venez faire la connaissance de Greta.

Je réussis à articuler une formule de politesse banale et Ellie reprit :

— Vous savez, chéri, sans elle nous n’aurions jamais réussi à nous marier.

Nerveux, je répliquai :

— N’exagérez pas, Ellie ! Je suis sûr que nous aurions fini par trouver le moyen de faire entendre raison à votre famille, sans l’aide de personne.

— J’en doute fort. Greta, vous ne m’avez rien écrit sur la façon dont ils se sont conduits envers vous.

— Je me serais bien gardée de troubler votre lune de miel, avec de pareilles histoires.

— Ce dut être terrible ?

— Naturellement. Je ne pouvais espérer qu’il en serait autrement mais croyez-moi, j’étais prête depuis longtemps à essuyer leur colère. Comme je le prévoyais, ils ont commencé par me congédier.

— Vous avez tout de même obtenu d’eux un bon certificat ?

— Certainement pas ! À leurs yeux, j’ai abusé de la confiance dont ils m’honoraient. Je dois avouer que cette… trahison m’a procuré le plus doux plaisir.

— Mais qu’allez-vous devenir à présent ?

— J’ai déjà trouvé un emploi.

— À New York ?

— Non, ma chère ! La semaine prochaine, je débute dans un emploi de secrétaire, à Londres.

— À Londres ? Mais pourrez-vous vous y débrouiller ?

— Aucun problème matériel ne se pose pour moi avec tous les chèques que vous m’avez laissés, en prévision du jour où vous vous envoleriez du nid.

Son anglais était parfait, teinté d’un petit accent charmant.

— J’ai assez voyagé, reprit-elle, et je vais à présent m’installer à Londres où, en une matinée, j’ai déjà acheté un tas de choses.

Avec un sourire heureux, Ellie remarqua :

— Mike et moi avons aussi fait beaucoup d’emplettes.

Nous avions en effet rapporté quantité d’objets de nos voyages : tissus d’ameublement italiens, tableaux, meubles, destinés à décorer notre intérieur. Chaque pièce nous a coûté un argent que je n’aurais jamais pu amasser durant toute une vie de dur labeur. Que le monde est étrange !

Greta changea de conversation.

— Vous resplendissez tous deux de bonheur.

— Vous n’avez pas encore vu notre maison. Elle sera exactement comme nous l’avions rêvée, n’est-ce pas, Mike ?

Sans attendre ma réponse, Miss Andersen s’exclama :

— Je l’ai vue ! Figurez-vous qu’à mon arrivée, j’ai loué une voiture et me suis rendue à Kingston Bishop.

En chœur, nous questionnâmes :

— Et alors ? Qu’en pensez-vous ?

— Ma foi…

Greta resta pensive un instant et je vis pâlir Ellie. Pour ma part, je ne me laissai pas prendre au jeu de l’Allemande, qui s’amusait à nos dépens. Un jeu un peu cruel… Soudain, elle éclata d’un rire argentin.

— Oh ! si vous aviez vu vos têtes, surtout vous, Ellie. La maison est simplement magnifique. Cet architecte a du génie !

J’approuvai :

— Sans aucun doute, mais attendez de faire sa connaissance.

— Je l’ai rencontré sur place. Il a une personnalité extraordinaire… effrayante, même.

Je haussai les sourcils.

— Effrayante ? Dans quel sens ?

— La manière dont son regard vous transperce, comme s’il lisait vos pensées, est assez déconcertante. Il m’a paru très malade. Est-ce que je me trompe ?

— Les médecins l’ont condamné.

— Quelle tristesse !… Mais revenons à votre maison. Quand sera-t-elle achevée ?

— Bientôt, à en juger par la rapidité avec laquelle elle s’élève.

Greta laissa échapper avec amertume :

— Le pouvoir de l’argent, mon cher. Les ouvriers font des heures supplémentaires pour toucher des primes… Ellie, vous ne savez à quel point vous êtes privilégiée de posséder une telle fortune.

Moi, je le savais. Le mariage m’avait ouvert les yeux sur bien des choses. Par exemple, autrefois, je me sentais riche en tâtant dans ma poche les quelques livres sterling gagnées aux courses, tout juste suffisantes pour me payer un verre avec une petite amie et le cinéma. Maintenant, je ne calculais même plus ce qu’une journée en compagnie d’Ellie nous coûtait ! Nous ne dépensions cependant pas pour le plaisir d’éblouir. Je me souviens qu’il nous était arrivé à Paris d’acheter une baguette de pain, du beurre et un fromage aux fines herbes, que nous avons mangés à la bonne franquette et Ellie éprouva, ce jour-là, plus de joie à mordre à belles dents dans son sandwich, qu’elle n’en avait eu la veille à dîner dans un restaurant à trois étoiles. Une autre fois, ma femme avait préféré un petit tableau de quatre sous, trouvé sur les quais de Venise, à un Cézanne. Ma nouvelle existence n’en présentait pas moins certains problèmes. Je devais me familiariser avec les cérémonies mondaines, apprendre à décider du choix des vins dans un repas. Ellie ne m’était d’aucun secours sur ce point et devant mes hésitations de débutant, elle déclarait immanquablement : « Quelle importance, chéri ? Prenez ce qui vous plaira, sans vous soucier de l’opinion des sommeliers. » Comment aurait-elle pu comprendre ma gêne, elle qui avait été élevée dans le milieu où je voulais m’incorporer ? Me prenant trop au sérieux, m’appliquant avec trop de zèle, je me faisais remarquer par mon manque de simplicité. J’ignorais que les personnes élevées dans le luxe sont extrêmement simples. En matière d’habillement, Ellie me guidait vers les meilleurs tailleurs de Londres, en me conseillant de les laisser décider pour moi.

Bien que ma nouvelle personnalité laissât encore à désirer, je pensais avoir acquis assez de vernis pour affronter des types du genre de Lippincott et, bientôt même, toute la famille de ma femme. Après cela, plus rien n’importerait, car dès que notre maison serait terminée, j’avais l’intention de m’y réfugier avec Ellie et de rompre avec le monde.

Je levai les yeux sur Greta qui me faisait face et me demandai ce qu’elle pensait du « Champ du Gitan »… Bah ! Que pouvait me faire l’appréciation des autres. Cette maison serait mon royaume et c’est là tout ce qui comptait. Je rêvais de me glisser dans un étroit sentier d’où Ellie et moi, déboucherions sur une petite baie au bord de la mer. Nous pourrions alors nous baigner et flâner à notre guise, certains que personne ne viendrait troubler notre solitude. Une plage privée me tentait plus que tous les rivages à la mode, où s’étalaient des centaines de corps couverts d’huile. Les avantages de la richesse quant au grand luxe me laissaient, dans leur ensemble, assez indifférent. Je voulais… (toujours les mêmes mots : je veux, je veux…). Ma seule ambition c’était : une maison ne ressemblant à aucune autre et une femme merveilleuse…

La voix d’Ellie me ramena à la réalité.

Elle venait de suggérer que nous devrions passer à la salle de restaurant.

Dans la soirée du même jour, alors que nous nous changions pour le dîner, Ellie me demanda :

— Ne trouvez-vous pas que Greta est sympathique ?

— Sans aucun doute.

— Je serais très peinée de vous voir la prendre en grippe.

— Pourquoi la prendrais-je en grippe ?

— Vous paraissez la détester, si j’en dois juger par la façon dont vous la regardez, en semblant ne pas la voir, même lorsque vous lui adressez la parole.

— D’une part, elle m’intimide, d’autre part, vous parlez tout le temps.

— Nous avons tant de choses à nous raconter. Ne soyez pas jaloux, chéri. Bientôt, vous deviendrez amis. Déjà, Greta est conquise par votre gentillesse.

— Elle aura dit cela pour vous plaire.

— Oh ! non, Greta ne cache jamais ses sentiments.

C’était vrai et pour m’en convaincre, je n’avais qu’à me rappeler les remarques qu’elle m’avait faites au cours de la matinée.

— Vous avez dû trouver bizarre la façon dont j’encourageais Ellie à vous épouser, alors que je ne vous connaissais même pas. Mais, j’étais tellement furieuse de la manière dont sa famille la traitait ! Cette pauvre enfant n’avait jamais goûté à la moindre liberté et je suis heureuse d’avoir encouragé son désir de rébellion en lui suggérant d’acheter une maison en Angleterre, où elle pourrait se réfugier pour échapper aux critiques de son entourage, le jour où elle serait majeure.

Ellie m’avait affirmé, ravie :

— Vous devez admettre que Greta a des idées merveilleuses, auxquelles je n’aurais jamais pensé moi-même.

Qu’avait dit Lippincott à ce sujet ? Miss Andersen usait d’une influence néfaste sur sa maîtresse. Je commençais à en douter. Il y avait chez Ellie une volonté que personne, pas même Greta, ne pouvait fléchir. Elle acceptait toute idée qui correspondait à ses désirs et s’était révoltée contre sa famille, non parce que Greta l’y avait poussée, mais parce qu’intimement, elle voulait rompre avec sa vie passée et voler de ses propres ailes. Depuis notre mariage, j’avais découvert qu’elle pouvait témoigner de ressources imprévues… et pourtant, elle paraissait si simple et si soumise ! Le monde est bien compliqué, Greta aussi, et ma mère avec les regards apeurés qu’elle me jetait à la dérobée… toutes trois étaient différentes de l’image que les autres se faisaient d’elles.

Alors que nous achevions de déjeuner, je repensai à Lippincott et remarquai :

— J’ai été surpris de constater que Mr. Lippincott jugeait notre mariage d’un bon œil.

Greta avait ricané :

— Ce type-là est un vieux renard.

— Je sais que vous l’avez toujours détesté, protesta Ellie, mais je le trouve très gentil.

— À votre place, je ne lui accorderais aucune confiance.

— Voyons, Greta, vous exagérez.

— Je sais… Il est imprégné de respectabilité, il déborde de loyauté, mais pour moi, il est le genre d’homme qui détourne des fonds et le jour où l’on s’en aperçoit, tout le monde s’écrie : « Lui ? C’est impossible. Il paraissait tellement honnête ! ».

— Même s’il en avait l’intention, il lui serait impossible de me tromper car j’ai une kyrielle de banquiers et de comptables qui vérifient constamment l’état de mes affaires. Pour ma part, je verrais mieux oncle Franck se laisser aller à des actions malhonnêtes.

— Son extérieur de gangster ne parle pas en sa faveur, j’en conviens. Il n’aurait cependant jamais le courage de se lancer dans une escroquerie spectaculaire.

J’intervins dans le débat :

— Quel est votre degré de parenté avec ce Franck, Ellie ?

— Il est le mari de ma tante. Cette dernière l’a laissé tomber pour se remarier, elle est morte depuis six ou sept ans. Oncle Franck est resté parmi nous et nous le considérons comme un des nôtres.

Greta enchaîna :

— Ils sont trois à vivre ainsi sur la fortune des Guteman : Cora, Franck et Reuben. Les personnalités administratives de cette entreprise sont Andrew et Stanford Lloyd.

Complètement perdu, je questionnai :

— Quel rôle joue ce dernier ?

— Un second tuteur, n’est-ce pas, Ellie ? Il est chargé des placements de fonds, ce qui ne doit pas lui donner trop de travail, puisque le capital d’Ellie grossit régulièrement sans qu’il soit besoin d’intervenir. Je ne doute pas, mon cher, que vous ne les connaissiez bientôt tous. Ils vont probablement arriver cette semaine, pour voir à quoi ressemble le trouble-fête que vous êtes.

Je grognai un juron mais Ellie posa sa main sur la mienne en murmurant :

— Quelle importance, chéri ? Ils ne resteront pas longtemps.

 

La nuit qui ne finit pas
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